Turquie : Bilan d’étape d’une quête de pouvoir absolu | Foreign Affairs - Hellenic Edition

Turquie : Bilan d’étape d’une quête de pouvoir absolu

En janvier 2016 je déclarais au Nouvel Observateur : « Un état fascisant s'installe de plus en plus sûrement en Turquie ».

Quelques mois plus tard, je notais dans une tribune au journal Le Monde au lendemain de la tentative de coup d’état du 15 juillet 2016 ceci : « …après l’avortement du coup d’état militaire, la Turquie ne sera pas plus démocratique comme des déclarations de l’intérieur et de l’étranger sous-entendent maladroitement. La balance politique turque n’oscille plus depuis longtemps entre la démocratie et la dictature mais entre deux façons dictatoriales. En effet le régime se sent à présent renforcé pour imposer constitutionnellement le système présidentiel fort à la Poutine sans freins ni contrepouvoirs ».

Finalement dans mon dernier papier publié dans le Courrier du Maghreb et de l’Orient juste avant le référendum du 16 avril dernier je notais : « Le referendum prévu pour le 16 avril permettra la constitutionnalisation de ce pouvoir fort si le ‘oui’ l’emporte. Un amendement constitutionnel de 18 articles, bâclé, contenant de nombreuses contradictions avec la Constitution existante, ne correspondant à aucun principe constitutionnel connu de par le monde et donnant un pouvoir total au président de la république sera soumis à la consultation populaire. Tout, absolument tout est légitime aux yeux du régime pour en faire sortir un ‘oui’ massif (…)

Avec la fin du contrat européen le régime s’est senti pousser des ailes pour transformer non seulement le système politique mais également la société. Aujourd’hui les systèmes éducatif, militaire, judiciaire, économique, administratif et diplomatique du pays fonctionnent à base de loyauté au régime islamiste, tout à l’opposé de ce que le pays a connu depuis fin 1999, date du début du processus européen. Au total, il existe un lien direct entre la faillite collectivement cooptée du processus européen de la Turquie et la radicalisation autoritaire et antioccidentale du régime. La Turquie se désoccidentalise tout comme la Russie, fidèles tous les deux à une prédisposition antérieure aux réformes de Tanzimat et de Pierre le Grand respectivement.

C’est pourquoi la conviction de certains politiciens en Europe qui rêvassent de normalisation après le jour du referendum ou en cas de victoire du « non » n’a pas raison d’être. La tendance lourde de la Turquie sous la férule des islamistes reste la désoccidentalisation quel que soit le résultat du referendum. En cas de « oui » le régime retrouvera une assise constitutionnelle, dans le cas inverse il continuera simplement dans sa ligne autoritaire avec le maintien de l’état d’urgence. Dans les deux cas il n’y aura aucune raison pour que son chemin anti-occidental soit dévié dans la mesure où les valeurs, normes, principes et standards européens seront toujours aux antipodes des valeurs, normes, principes et standards du régime en place. On sait par vécu que les régimes autoritaires ne se transforment jamais en démocratie d’eux-mêmes, surtout lorsqu’ils ont une assise populaire ».

En cette fin 2017 et suite à la victoire aux forceps du « oui » au référendum, le régime fasciste et occident-phobique d’Ankara se trouve en position de force pour s’imposer totalement aux institutions et à la société. Aucune normalisation n’est en vue ni dans le pays ni dans les relations avec les partenaires stratégiques et les voisins de la Turquie. Le régime s’inflige tous azimuts en une sorte de fuite en avant, tellement sa pratique politique reste insoutenable. Voyons de près l’état des lieux.

En Turquie :
• Depuis le 15 juillet 2016 la reconduite de l’état d’exception trimestriel est devenu la règle et sera très probablement permanent ;
• Le pays est gouverné par décrets gouvernementaux sous le contrôle total du président ;
• Promulgation de 28 décret-lois tirant leur légitimité non du parlement élu mais de l’état d’exception, en vertu desquelles autour de 150.000 fonctionnaires ont été destitués avec quasi aucune possibilité d’appel, 50.000 ont été arrêtés ;
• D’autre part 11 députés de l’opposition, 63 maires dont l’écrasante majorité est kurde, 172 journalistes, 10 activistes des droits de l’homme ont été arrêtés souvent sans être jugés ;
• 50 nouvelles prisons sont en construction, la population carcérale ayant dépassé de 10% la capacité d’accueil ;
• Parmi les destitués, 8500 universitaires ont perdu leur emploi, sans aucune chance de trouver un autre emploi académique, ils ne sont pas remplacés dans la majorité des cas ;
• 19 universités et au total 2099 établissements scolaires ont été fermés ;
• 187 organes de presse ont été fermés et interdits;
• 560 fondations, 54 hôpitaux, 1125 associations et 19 syndicats ont été fermés ;
• Autour de 550 sociétés privées ont été nationalisées, leurs avoirs et biens spoliés ;
• En conséquence de ces exactions, les demandes d’asile de citoyens de Turquie sont en forte augmentation dans les pays européens.

Se sentant renforcé avec le résultat du référendum, le régime continue à raffermir son emprise sur le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire, réalisant de facto les dispositions de l’amendement constitutionnel dont l’entrée en vigueur est normalement prévue après l’élection présidentielle de 2019. La haute magistrature est désignée par l’homme fort et tout le corps judicaire est contrôlé par le pouvoir. Le parlement bat de l’aile et les députés de l’opposition sont sous le danger constant de se voir priver de leur immunité comme c’est le cas de 11 députés sous les verrous. Aujourd’hui on ne peut plus parler de la séparation des pouvoirs mais de l’unité du pouvoir. Et vu l’affligeant état de la liberté de presse et la nature hypercentralisée de l’administration, il n’existe en Turquie d’aujourd’hui aucun pouvoir capable de contrebalancer l’omnipotence du régime.

Justement dans l’administration, la loyauté prime à tel point qu’aujourd’hui il n’existe plus un seul administrateur de haut niveau qui ne soit pas directement ou indirectement lié au parti au pouvoir. En conséquence les grands corps de l’état sont totalement phagocytés par les obligés du régime, souvent incompétents mais loyaux. L’académie, l’administration du territoire, l’armée, la diplomatie, la justice et le Trésor sont vidés de leurs meilleurs fonctionnaires et sont de fait devenus caduques. Les décisions émanant normalement de ces grands corps de l’état sont prises par une armée de conseillers à la présidence logés au palais présidentiel.

Avec l’étranger :
• Le régime est en conflit ouvert avec deux alliés de taille, l’Allemagne et les Etats-Unis ;
• Les activités illicites des imams officiels travaillant les ressortissants de Turquie au corps en Allemagne, les accusations d’espionnage en territoire allemand, les invectives du régime à l’endroit des politiciens allemands, l’asile donné en Allemagne à certains accusés de la tentative du coup d’état du 15 juillet 2016, le reconnaissance par le Bundestag du génocide des Arméniens, les consignes de vote pour les Turcs d’Allemagne aux élections allemandes, l’interdiction au Bundestag de visiter les militaires allemands en mission de l’OTAN en Turquie, la détention de ressortissants allemands accusés d’espionnage, les considérations d’embargo sur la vente d’armes allemandes au régime, le refus unanime de la classe politique et de la société allemandes de continuer les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne…tous ces points de discorde empoisonnent les relations turco-allemandes sans pour autant aller jusqu’à remettre en cause les lucratifs échanges commerciaux et industriels ;
• Avec l’autre allié de taille, les Etats-Unis, le régime a essuyé une série de revers tant il avait misé sur Trump. La nouvelle administration a refusé d’extrader Gülen considéré comme le responsable principal de la tentative de coup d’état, tout comme l’homme d’affaires turco-iranien Zarrab en prison à New York, accusé ensemble avec des politiciens turcs d’avoir violé l’embargo américain contre l’Iran. Washington au grand désespoir d’Ankara a également refusé d’obtempérer et continue à fournir en armes lourdes et protéger l’armée kurde en Syrie dans sa guerre contre le Daesh. Les soupçons de collaboration d’Ankara avec le Daesh restent également un point noir dans le soi-disant partenariat stratégique turco-américain. Dans cette veine, les gesticulations du régime afin d’acheter des missiles anti-aériens SS-400 à la Russie irritent Washington comme le QG de l’OTAN ;
• Avec l’Union européenne les relations sont au point mort depuis longtemps et n’ont aucune chance de redémarrer. Les institutions européennes vont probablement prendre note de cet état de fait et proposer dans les mois prochains à Ankara un nouveau format pour les relations bilatérales sans perspective d’adhésion, ni même la révision de l’union douanière, une relation pourtant cruciale pour l’économie turque. Il est aujourd’hui un secret de Polichinelle que la Turquie ne remplit en aucune façon les critères requis pour négocier son adhésion à l’Union et ses relations avec l’Europe en général rappellent tout sauf un partenariat ;
• Les relations avec les autres institutions européennes, telle que le Conseil de l’Europe par exemple, sont également tendues. La Turquie y est accusée de contrevenir aux valeurs fondatrices du continent, le comité contre la torture la pointe du doigt, l’Assemblée parlementaire l’a remise sous surveillance et la Cour Européenne des Droits de l’Homme a depuis longtemps jeté l’éponge devant le nombre gigantesque de plaintes émanant de citoyens de Turquie tant on ne peut plus y parler d’un état de droit ;
• Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Droits de l’Homme critique régulièrement les exactions d’Ankara tout comme les grandes ONG internationales comme l’Amnesty International, Freedom House, Human Rigths Watch, Reporters sans Frontières, etc… ;
• Les relations avec les voisins relèvent davantage de tensions et de menaces que de coopération. La Turquie a des relations normales seulement avec la Géorgie parmi ses 12 voisins terrestres et maritimes. Avec les 11 autres les relations suivent une courbe erratique selon les humeurs des décideurs du palais présidentiel. Quant au Moyen- Orient, les « amis » d’Ankara se limitent pour l’heure à…Qatar !

En guise de conclusion, voici les six traits saillants du régime dans sa conception et son exécution:
• Le régime se base sur l’extra-légalité ou l’a-légalité dans la mesure où il se veut révolutionnaire et antithétique avec la république kémaliste. D’où sa désinvolture absolue par rapport aux exactions légales et constitutionnelles qu’il commet allégrement quotidiennement. En Turquie il n’est plus question de droits de l’homme, de minorités ou de droit tout court. En revanche le régime se prévaut d’une nouvelle légitimité et bien entendu d’un nouveau « droit ».
• Le motto « Nouvelle Turquie » est la résultante de ce coup de force mais reste à être inventée en contenu et en forme. D’où la reprise en main agressive des systèmes et structures éducatifs, religieux et culturels ;
• Le régime est doté d’une assise populaire incontestable, dont la soumission reste inintelligible sans une analyse portant sur le désir du fascisme ;
• Le régime a réussi à monopoliser et contrôler l’usage des armes, qu’il s’agisse de l’armée, la police, la gendarmerie, les milices privés, les milices kurdes pro-régime et les sociétés privées de gardiennage ;
• La politique économique est basée exclusivement sur le bâtiment, les grands travaux, les investissements d’énergie fossile et la consommation de masse, en cela elle est fièrement anti-environnementale ;
• Les relations extérieures restent fortement dominées par les humeurs du président, les intérêts économiques des caciques du régime, une sur-confiance sur les capacités d’influence, l’anti-occidentalisme et l’antisémitisme atavique de l’islam salafiste.

A suivre…

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